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Cultes du cargo

 Sanctuaire du culte du cargo
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Sanctuaire du culte du cargo
Dès les débuts de la période coloniale et jusqu'aux années 1970, les cultes du cargo connurent une ferveur considérable dans presque toute la Mélanésie, particulièrement en Papouasie-Nouvelle-Guinée. L'appellation générique de « cargo » réfère aux bateaux (ou avions) de marchandises transportant des biens et des richesses à l'usage exclusif des Blancs. Ces mouvements culturels, dit millénaristes ou messianiques, représentaient la réponse mélanésienne face aux nouvelles réalités imposées par les gouvernements coloniaux, tels l'économie de marché, la privatisation des terres, le travail salarié, etc. Non seulement ces bouleversements menaçaient l'ordre social traditionnel mais la nouvelle économie de marché, imposée par les Blancs, contrecarrait les valeurs d'échange, de réciprocité et de redistribution propres à la logique économique et communautaire mélanésienne. Face aux crises et aux ruptures sociales engendrées par le colonialisme, les cultes du Cargo furent des mouvements à la fois de transformations sociales et de résistance face aux pratiques et aux valeurs européennes.

Les cultes du cargo prendront des formes multiples, parfois contradictoires, selon les régions et les contextes socio-historiques. Les discours et les pratiques « cargoistes » font généralement intervenir les ancêtres à qui l'on demande assistance dans la lutte et le désir d'un monde nouveau, conçu pour les Mélanésiens et dont les Blancs seraient exclus. Tous les cultes visent un ajustement face aux bouleversements et aux déséquilibres engendrés par le système colonial, mais les avenues et actions proposées diffèrent sensiblement.

Certains de ces cultes, comme le mouvement Taro chez les Binandere par exemple, préconisaient le maintien de la logique sociale communautaire autour des systèmes d'échanges cérémoniels, symbolisés par la culture du taro, menacés par l'intrusion de l'économie de marché. Les cultes de l'île de Manus favorisaient plutôt une rupture avec les pratiques traditionnelles au profit d'un nouvel environnement économique, social et culturel reconstruit sur le mode de vie des Européens, mais dont ces derniers seraient exclus. Le mouvement « John Frum », sur l'île de Tanna, au Vanuatu, engageait à se départir des biens européens, et surtout de l'argent (monnaie), qui devaient être dépensés ou jetés dans la mer. Cette disparition entraînerait du même coup le départ définitif des marchands blancs de l'île.

Les cultes du cargo sont à la fois des mouvements de résistance et d'opposition aux autorités coloniales, et des mouvements d'adaptation aux transformations et aux ruptures engendrées par l'économie de marché et la perte des terres. Ils sont tous sans exception dirigés contre les Blancs, et visent l'affirmation de l'autonomie des Mélanésiens par le biais du renversement radical des iniquités entre Blancs et Noirs. La présence des Américains et des Japonais dans le Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l'abondance de leurs équipements et de leurs biens donneront un nouveau souffle aux mouvements et aux idées « cargoistes ».

Les initiateurs des cultes du cargo et des messages prophétiques étaient souvent des hommes éduqués dans les missions ou ayant travaillé dans les plantations, et qui de retour à leur village, jouaient le rôle de catalyseur des incertitudes et mécontentements des groupes locaux. Un message des ancêtres reçu en rêve ou lors d'une vision fondait généralement la légitimité de leur parole et de leur action. Ces prophètes devenaient des intermédiaires privilégiés entre les ancêtres et les humains. Certains cultes jouiront d'une organisation supra-locale, même régionale. Souvent perçus comme des menaces par l'administration coloniale, certains prophètes ou leaders, et leurs adeptes, seront arrêtes et jetés en prison. D'autres, comme Yali, par exemple, à l'origine du mouvement du même nom dans la région de Madang, joueront un rôle actif dans le processus d'indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Si les cultes du cargo ont perdu de leur ferveur et de leur mobilisation, ils n'ont pas complètement disparu. Marqueurs identitaires et porteurs de revendications sociales et politiques face aux inégalités engendrées par l'économie de marché, ils sont l'expression mélanésienne d'une relation dialectique entre résistance et adaptation. Certaines des idées « cargoistes » perdurent dans les mouvements charismatiques très répandus aujourd'hui en Océanie.

Hélène Giguère et Sylvie Poirier, 2001

Effigie d'ancêtre
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Effigie d'ancêtre
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