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Kava

 Préparation du kava
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Préparation du kava
Il y a deux psychotropes traditionnels et très répandus en Océanie, le kava et le bétel. Leurs aires de consommation, toutefois, ne se chevauchent pas. Le kava (Piper methysticum), un membre de la famille des pipéracées, est une plante cultivée, apparentée au Piper wichmannii sauvage. Les analyses chimiques et généalogiques donnent à penser que le kava a été domestiqué il y a environ 3 000 ans, sans doute dans le nord-est de Vanuatu. Le kava constitue encore aujourd’hui un important cultigène à Samoa, Tonga, Wallis-et-Futuna, aux îles Fidji, à Vanuatu, à Pohnpei ainsi qu’en plusieurs endroits de Papouasie-Nouvelle-Guinée. On en a déjà fait usage à Kosrae et un peu partout en Polynésie centrale et orientale. Le kava connaît un certain regain de popularité à Hawaii et les insulaires émigrants à Auckland, Sydney, Los Angeles, Nouméa et dans d’autres centres urbains ont emporté la drogue avec eux. À Hawaii et à Vanuatu, notamment, on a revalorisé le kava dont on a fait un symbole important de la tradition et des coutumes et qu’on utilise dans la rhétorique politique de l’identité et de la souveraineté.

Depuis peu, les produits du kava sont devenus populaires sur le marché des suppléments alimentaires et de la pharmacologie « naturelle », aux États-Unis et en Europe. Le kava agit de plusieurs façons sur l’organisme (décontractant musculaire, diurétique et soporifique). Ses principales composantes psychotropes (une série de kavalactones) créent une sensation de calme et de quiétude. Mais on ne connaît pas encore très bien les effets de la drogue sur la chimie du cerveau.

Dans le Pacifique, la consommation de kava a presque toujours été un acte social, à la manière de celle du bétel. Les hommes (ou les femmes, dans certaines sociétés comme à Tonga et Pohnpei) se réunissent pour préparer et boire le kava lors d’une cérémonie politique ou religieuse ou tout simplement comme activité de loisir. Même si, dans maintes sociétés du Pacifique, les femmes n’ont pas le droit autant que les hommes de consommer la drogue (du moins, en public), ce sont elles qui accomplissent la plupart des travaux liés à la culture du kava dans leurs jardins.

La teneur en kavalactone est la plus élevée dans le rhizome et dans les tiges basses de la plante. On prépare des infusions d’eau froide à partir de racines fraîches ou séchées préalablement pilonnées, moulues ou mâchées (sud de Vanuatu). À Pohnpei, on pile les racines à l’aide de maillets de pierre. Dans le nord de Vanuatu, on les râpe avec des pierres à aiguiser en forme de phallus. La préparation du kava peut être impromptue, mais elle fait souvent l’objet d’un rituel. Dans certaines cultures, l’infusion du kava est confiée à des vierges (des filles à Samoa et à Tonga ou des garçons à Tanna). Ces jeunes gens font infuser la racine dans des bols à kava en bois ou dans d’autres récipients, après quoi la boisson est distribuée aux participants. Les bols à kava sont parfois conçus (métaphoriquement) comme des pirogues, le groupe de personnes réunies pour boire le kava représentant l’« équipage » de groupes locaux socialement importants.

En Polynésie et en Micronésie, le cérémonial du kava sert à soutenir la hiérarchie politique. Une étiquette complexe règle l’ordre dans lequel s’effectue la consommation. Cependant, cet ordre, qui témoigne des relations politiques entre les titres nobiliaires (moi), tient toujours compte des raisons pour lesquelles les gens se réunissent. À Pohnpei, une personne acquiert publiquement un titre nobiliaire en acceptant une coupe de kava du chef qui la lui remet. Partout, le kava constitue un cadeau précieux destiné à établir de nouveaux rapports sociaux ou à rétablir des rapports qui s’étaient dégradés. On rétablit la paix et on normalise les relations par un échange de kava. Les effets tranquillisants de la drogue servent peut-être de modèle de bonnes relations au sein de la société.

Un certain nombre de mythes d’origine se rapportent au kava comme par exemple à Tonga où un mythe fait état d'une plante sortie du ventre d'une femme sacrifiée par ses parents pour le Tui Tonga. L’un de ces mythes les plus répandus veut que les humains aient découvert les vertus du kava après avoir observé ses effets sur un rat qui avait mâché les racines de la plante. Dans certains mythes, on ajoute que le rat s’est sorti de sa torpeur en mâchant de la canne à sucre. Le kava étant bien souvent consommé à jeun (ce qui accélère l’absorption digestive des kavalactones), la canne à sucre et autres aliments ingérés après avoir bu du kava (comme le pupu hawaiien) jouent fréquemment un rôle important dans l’expérience.

Depuis toujours, en Polynésie et aux îles Fidji, les prêtres boivent le kava pour entrer dans un état de conscience altéré qui leur permet de communiquer plus facilement avec les dieux et les ancêtres. Dans le sud de Vanuatu, les buveurs recrachent la dernière gorgée en guise de libation ou de prière à leurs ancêtres, nombre de ceux-ci étant d’ailleurs enterrés tout près des lieux où on boit le kava. En plus d’être utilisé pour les libations, le kava constitue, dans maintes sociétés océaniennes, un présent important qu’on fait aux chefs ou aux ancêtres lors des cérémonies des premiers fruits. Le kava provoque le sommeil et produit des rêves qui peuvent constituer d’importantes communications spirituelles. Les compositeurs de chants et ceux qui veulent puiser de nouvelles connaissances aux sources ancestrales boivent du kava pour entrer, du moins symboliquement, dans un état de transe ou de conscience altéré.

Le symbolisme de l’intoxication au kava est complexe. Le kava étant un stupéfiant, l’ivresse qu’il provoque s’apparente parfois à la mort. Mais c’est une mort dont on renaît, avec un sentiment de bien-être attribuable aux effets lénitifs de la drogue. Aux îles Fidji, on emploie parfois l’expression « eau de vie » pour désigner le kava. On utilise aussi le kava comme médicament pour soigner différentes maladies. L’intoxication au kava peut par ailleurs être considérée comme une sorte d’orgasme sexuel, et la boisson peut être associée métaphoriquement à des fluides humains utiles comme la semence et le lait maternel. Ainsi, on boit le kava ou on fait des libations pour assurer la fertilité des jardins et des couples. À Tanna par exemple, on associe, dans les mythes ou dans les plaisanteries quotidiennes, les grosses racines du kava à des pénis et la frange de racines tertiaires de la plante à une robe de femme.

Comme nous l’avons mentionné, le kava a trouvé de nouveaux débouchés en Europe, en Australie et en Amérique du Nord, et il est également devenu une importante culture commerciale dans les îles. À Port Vila, Nouméa, Kolonia et dans d’autres villes d’Océanie, on a ouvert des douzaines de bars à kava. Le kava constitue localement une solution de rechange populaire à l’alcool. Les gens comparent explicitement l’intoxication paisible provoquée par le kava à l’ivresse plus bruyante, et potentiellement plus violente, de l’alcool. Nombre de producteurs tirent de plus en plus d’argent (monnaie) de la culture de cette plante.

Lamont Lindstrom, 1999


Roi buvant du kava
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Roi buvant du kava

Mastication du kava
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Mastication du kava

Mortier à kava
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Mortier à kava

Bar à kava
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Bar à kava