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Moi
 Marquage de l'identité
ombre
Marquage de l'identité

En Océanie, on ne conçoit pas le moi, c'est-à-dire la « personne », de la même façon que dans les sociétés occidentales. Dans ces dernières, on définit la personne comme une entité morale autonome et les relations qu'elle entretient avec son environnement social sont extrinsèques à son moi. En Océanie, et plus particulièrement en Mélanésie, la personne se définit par un complexe réseau de relations sociales et cosmiques qui lui sont intrinsèques et qui fondent son identité. Ces relations font partie intégrante de son être. On parle alors d'une notion de personne « dividuelle » plutôt que « individuelle ». Certaines de ces relations, les plus importantes d'ailleurs, sont incorporées dès la conception et la naissance. Ce sont celles provenant des parents et de la famille, donc de la lignée ou du clan matrilinéaire ou patrilinéaire, et des ancêtres titulaires. D'autres facettes du moi seront aussi acquises au fil des événements qui ponctuent la vie de l'individu : partenaires d'initiation, partenaires d'échanges, ou encore dans les contextes urbains ou de travail, par exemple, les relations wantok. À chacune de ces relations correspondent généralement des droits, des obligations et des responsabilités que la personne devra honorer; à ce niveau, la valeur de réciprocité est primordiale.

Une autre distinction d'avec les sociétés occidentales est le caractère composite de la personne océanienne plutôt que dualiste (corps/esprit). Dans plusieurs sociétés océaniennes, et en l'absence de division absolue entre le corps et l'esprit, la personne est composée non seulement d'une mais de deux ou trois âmes (on pourrait aussi employer les expressions « esprit », « double » ou « ombre »), parfois davantage. Une de ces âmes est porteuse de la force vitale de la personne. Les caractères « dividuel » et composite de la personne océanienne la rendent vulnérable aux attaques. Une personne qui n'aura pas rempli ses obligations ou une personne qui est l'objet de jalousie pourra devenir la cible de sorcellerie. Chaque partie qui se détache de la personne (ongles, cheveux, sueur, sang, etc.), ou qui a été en contact avec elle (vêtements, parures rituelles, etc.), étant porteuse de l'essence de la personne, elle est susceptible d'être utilisée pour lui jeter un sort. De la même façon, d'ailleurs, l'âme qui vagabonde au cours d'un rêve pourra faire l'objet d'un sort ou être retenue prisonnière par quelque esprit maléfique. On fait alors appel à un spécialiste, généralement un chaman, afin de conjurer le mauvais sort ou de libérer l'âme du malade.

En Océanie, comme dans toutes les sociétés humaines, l'attribution d'un nom est un acte très important. Le nom constitue une « étiquette » qui confère au nouveau membre du groupe une identité validée par celui-ci; dans certaines régions, il identifie souvent l'individu à un ancêtre dont il porte le nom. Les rituels liés à la naissance comportent l'attribution d'un nom à partir d'un répertoire de marques d'identification disponibles et, parfois, socialement prescrites. Chez les Lau de Malaita, par exemple, le nouveau-né reçoit un nom secret (son « grand » nom), qui se rapporte à un pouvoir quelconque (cosmique ou autre). Seules quelques personnes choisies connaissent ce nom et elles ne l'utiliseront jamais. Par ailleurs, chaque personne a aussi un sobriquet qui se rapporte souvent à un événement survenu au moment de la naissance. Une autre coutume consiste à « créer un homonyme ». Un enfant reçoit alors le nom d'un adulte. En conséquence, on s'attend à ce que la personne ainsi honorée fasse des présents à son homonyme et que celui-ci, en retour, lui rende certains services. Cette obligation demeure tant et aussi longtemps que les porteurs du même nom sont en vie.

Dans certaines parties d'Océanie, par exemple à Ponape et à Samoa, des centaines de titres circulent : « Maître de la mer », « Maître des fruits », etc. Certains de ces titres comportent des droits et des devoirs précis, tandis que d'autres sont tout simplement auréolés de prestige. La plupart des hommes et un grand nombre de femmes ont au moins un titre, qui contribue à la définition de leur moi.

Les tatouages et les scarifications confèrent aussi une identité visible. Ils permettent d'inscrire sur le visage et le corps des marques d'identification permanentes du clan, ainsi que le statut social, le rang ou encore le degré d'initiation de celui ou de celle qui les porte. Les représentations stylisées d'aigles, d'étoiles, de noix et autres emblèmes distinctifs correspondent bien souvent aux lignes géométriques analogues qui décorent les masques ou les tablettes ancestrales.

À la mort de la personne, une de ses composantes, soit une de ses âmes, quitte le corps définitivement pour rejoindre le monde des ancêtres dans l'au-delà. Dans certaines parties de la Mélanésie et en Polynésie, les funérailles, très élaborées, peuvent s'échelonner sur plusieurs années. Tous ceux et celles qui entretenaient des relations, claniques ou autres, avec la personne défunte auront un rôle à jouer dans ces rituels. Il s'agit en quelque sorte de dépouiller le défunt des liens sociaux qu'il avait entretenus au cours de sa vie. Cela facilite le départ de son âme et permet aux vivants de recomposer les réseaux de relations que le défunt ne peut plus incorporer. Les obligations des vivants envers les morts (prière, sacrifice, etc.) répondent à des règles strictes et tout manquement à cet égard risque d'encourir une punition sévère. Des défunts insatisfaits pourront apparaître en rêve à leurs proches pour leur manifester leur mécontentement.

Sylvie Poirier et Pierre Maranda, 2001


Bambou gravé
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Bambou gravé

Mère scarifiant les joues d'un bébé
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Mère scarifiant les joues d'un bébé

Bambou gravé détaillé
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Bambou gravé détaillé