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 Tabou

Tabou ou tapu est l’un des rares mots d’origine océanienne que les langues européennes aient intégrés. Il évoque à la fois une règle et le châtiment presque automatique qu'encourra sa violation; il prescrit un interdit protecteur de l’harmonie entre les mondes visible et invisible. Violer un tabou peut entraîner la maladie, la mort ou une catastrophe; le respecter assurera de bonnes conditions de vie.

Les tabous sont souvent issus de relations spéciales entre des entités invisibles (esprits, fantômes ou ancêtres) et des élus terrestres (possédés, médiums, chamans, prêtres, chefs). Et c’est pourquoi ces personnes, empreintes d’un mana particulièrement fort, doivent observer un nombre élevé d’interdits pour préserver leur éminence. Le contact avec eux implique la soumission à des interdits temporaires. Ainsi, dans certaines sociétés fortement hiérarchisées, si les pieds d'un chef ne peuvent pas fouler le sol en public, des personnes sous sa tutelle doivent le porter. Et quiconque aura touché au chef ou au roi devient tabou à son tour, ce qui signifie, par exemple, devoir s'abstenir de relations sexuelles ou de contact avec de la nourriture pendant un certain temps.

Les guerriers de même que les hommes engagés dans des travaux rituels importants doivent tous observer des tabous spéciaux, relatifs à leur état, comme se priver de bétel, se laisser pousser la barbe et les cheveux, ne pas consommer certains aliments, etc.

En maints endroits, les tabous protègent l’environnement et démarquent la propriété d’arbres ou de territoires. Aux îles Salomon, on ne peut abattre certains arbres spécialement marqués, dont les cocotiers. On délimite également certains espaces par des tabous, ce qui favorise la reproduction d'espèces, par exemple, en interdisant temporairement l’accès à une zone de pêche, à des arbres fruitiers ou en prohibant la chasse de certains animaux.

En Polynésie, les habitants veillent traditionnellement à respecter le caractère tabou de la terre, gardée par le roi, représentant visible du dieu. On installe des pyramides de pierres dans la mer, face à ces terres, de manière à informer le passant du caractère du lieu de même que de sa propriété. À Tongatapu, le roi est propriétaire à la fois du territoire et des produits qu’on en retire. Ainsi, on lui réserve exclusivement tout cochon et tout poisson de grande taille.

Plusieurs tabous d’ordre alimentaire s'associent à une hiérarchie de statuts sociaux. Ainsi, certaines personnes de rangs sociaux différents ne peuvent manger ensemble sans courir le risque de déposséder de son mana celle qui en détient le plus. À Hawaii, les femmes ne peuvent consommer de porc en présence des hommes, et les poissons, tortues et plantains leur sont tabous en tout temps. Aux Salomon, les bananes, les fruits de mer (mollusques et crustacés) sont interdits aux hommes. À Tongatapu, on s’abstient de manger en présence d’un parent supérieur, sauf si celui-ci tourne le dos. En général, le contact direct avec la nourriture semble prohibé pour nombre d'Océaniens de statut supérieur; ils doivent donc utiliser des ustensiles pour se nourrir, que leur supériorité soit temporaire ou permanente.

D’autres tabous se rattachent à la pureté et à la souillure, par rapport notamment aux menstruations et à l’eau. Lors de sacrifices humains ou de rituels majeurs tels que ceux qui suivent la mort d’un chef, on respecte les tabous avec la plus grande rigueur.

Pour éviter de subir les conséquences néfastes de la violation d'un tabou, on peut avoir recours à des incantations, implorer des entités invisibles, offrir des sacrifices. On peut aussi remettre au chef ou à un prêtre un cochon ou des monnaies. L’offrande apaisera l'être invisible offensé et épargnera la collectivité qui autrement risque de subir les conséquences d'une transgression. Pour les habitants des îles Sandwich, il existe un lieu de refuge, une île, où celui qui a violé un tabou peut s’exiler, au même titre que les meurtriers, les voleurs et les fugitifs. Il évitera par là d'attirer des malheurs sur la communauté à laquelle il appartient.

Hélène Giguère, 2000