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Wantok

Le mot wantok (de l’anglais one talk), en pidgin mélanésien, n’est pas employé dans toutes les régions de l'Océanie, mais les formes institutionnalisées d’entraide que cette relation désigne existent partout. En fait, on utilise le terme en Papouasie-Nouvelle-Guinée et aux îles Salomon, où il signifie littéralement « quelqu’un qui parle ma langue » (il désignera alors une personne qui vient du même village, de la même province ou de la même île) ou encore « quelqu’un qui appartient à ma culture » (kastom). En général, la relation n’est pas fondée sur le lien de parenté, même si le wantokisme peut exister entre parents. De toutes façons, les partenaires utiliseront les titres de politesse et les types de comportement associés au système de parenté, le wantok reflétant cependant soit des rapports entre amis qui se situent au-delà des liens du sang, ou encore une relation d’échange particulièrement intense.

Le wantokisme, omniprésent dans les villes et les plantations, désigne donc le réseau personnel (moi) établi par le migrant à partir de ses relations familiales, amicales et ethniques. Il s’agit d’une relation sociale fondée sur l’appartenance à un groupe ethnique mais qui possède le caractère électif de l’amitié. Le lien wantok existe aussi dans les relations sociales interethniques. L’institution est tellement complexe et variée qu’il faut bien connaître les réalités urbaines mélanésiennes pour comprendre son fonctionnement. En effet, c’est dans les villes que les migrants créent de nouveaux liens comme le wantokisme, après avoir constaté que les dispositifs d’arrimage effectifs dans les campagnes ne sont pas adaptés au nouveau milieu. Le wantokisme n’est pas en soi un phénomène urbain, mais la notion s’est révélée tellement utile dans les villes que le mouvement a pris une ampleur inconnue en milieu rural.

Le terme wantok s’applique également aux personnes à qui on est associé (peu importe la raison) et à qui on est lié affectivement par suite de cette association. Le modèle est parfois hiérarchique, en ce sens qu’il s’applique à des unités sociales de plus en plus inclusives – village, clan, province et, enfin, pays tout entier. Les jeunes de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui étudient à Sydney sont tous des wantoks, même s’ils ne parlent pas la même langue et qu’ils se sont rencontrés pour la première fois en Australie.

La communauté à laquelle appartiennent les wantoks est fluide, élastique et toujours relative. Elle comprend, dans différents contextes, les personnes sur qui on peut compter et à l’égard desquelles on a des obligations (hébergement, compensation matrimoniale, envois, soutien moral ou physique). On utilise notamment le terme dans les conversations avec des étrangers afin de montrer qu’on appartient à une communauté (autrement dit, à une sorte de groupe familial). Pour se représenter la différence entre le wantok et le groupe familial, disons que le premier est au second ce que la parenté est à la lignée – autrement dit, un groupe individualisé de parents, dont la composition varie selon la personne qui établit la liste des membres, par opposition à un groupe constitué de tous les descendants d’un ancêtre commun.

Dans le wantokisme, les liens peuvent être plus ou moins étroits. Ainsi, on peut être un véritable wantok (wantok tru) ou encore un wantok honoraire, s’il existe des liens d’appartenance antérieurs – par exemple, des services rendus ou des obligations qui ne peuvent être refusées. Le statut de wantok est bien souvent attribué, mais il peut tout aussi bien être le résultat d’un choix. Par ailleurs, on peut perdre ce statut si on ne remplit pas convenablement ses obligations, auquel cas on est évincé du système : la continuité des rapports fondamentaux dépend des séquences transactionnelles urbaines. Cette condition de continuité s’applique particulièrement aux familles les plus pauvres.

Les systèmes d’entraide urbains comme le wantok en Papouasie Nouvelle-Guinée, le kerekere aux îles Fidji et le givan (de l’anglais give a hand) à Vanuatu ne sont pas tout à fait identiques aux formes traditionnelles d’échange qui existent en milieu rural. Le wantokisme est modelé en partie sur le régime de services et d’obligations propre aux systèmes de parenté traditionnels, même si les wantoks ne sont que des camarades de classe (wanskul), des collègues de travail (wanwok), des voisins ou des amis. On observe donc une certaine continuité idéologique entre le système urbain et le système traditionnel (kastom), tous deux fondés sur le même substrat d’échange (ou mode opérationnel) typique de l’organisation sociale mélanésienne. Cependant, même si la relation comporte dans les deux cas une réciprocité généralisée, les biens et les services échangés varient.

Jean-Marc Philibert, 2000